Enfant de bohème

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On dit que pour connaître une personne il suffit de regarder son partenaire, régulier ou occasionnel. Ainsi mon voisin. Mon voisin n’est pas loin des 70 ans et ce qu’il préfère entre toutes les femmes ce sont les Japonaises. Il en héberge régulièrement sur des périodes plus ou moins longues. Contrairement à la Coréenne qui est bruyante, occidentalisée peut-on dire, la Japonaise est plus discrète. S’il fallait parler chiffon, je dirais que l’une est au taffetas ce que l’autre est à la soie. 
Quand il m’arrive de croiser l’une d’elles dans l’escalier, les paroles que nous échangeons – au sujet de Billythecat généralement – sont toujours chuchotées. Il semblerait que la douceur de leur voix incite à baisser d’un ton et, rien qu’avec cet avantage, une Japonaise chez un juif exubérant doit apporter de la pondération à la maisonnée. La nuit, mais rarement, on entend résonner le sol quand le cadre de leur lit tape le mur un peu trop fort. On dit que les hommes asiatiques ne pourraient satisfaire une occidentale, question de format. Peut-être est-ce aussi le cas de mon voisin.
Les couples, dans la manière qu’ils ont de s’être arrangés, racontent toute une histoire. Parfois on les trouve accordés, parfois on s’interroge et on s’étonne de voir où l’amour est capable de se nicher. Le découvrir chez deux individus peu assortis appelle des pensées mesquines : si de nombreuses années les séparent c’est qu’il est riche et qu’elle est sotte ou bien vénale ; si elle est plus âgée c’est l’inverse, on dira que la coquinette a de l’appétit ou bien que lui, il fuit l’engagement ; s’il est plus petit qu’elle, on pensera qu’il déborde d’énergie ou qu’il dispose d’attraits périphériques satisfaisants. A l’inverse, on ne pensera rien.
On ne discute pas ce qui est beau, du même âge, de la même culture, de la même origine, on admire, on flatte, mais au fond on ne s’intéresse qu’à ce qui est singulier. Dans l’image du couple, il y a les apparences d’un accord et, lorsque rien ne semble correspondre, on pense aux symptômes d’une maladie, d’une perversion, d’une négociation. Quand il existe, il faudrait donc de « bonnes raisons » à un sentiment tellement irrationnel ?
A l’origine, il y a les contes de fées: « La belle au bois dormant »« La bergère et le ramoneur » qui ont terriblement nui à la petite enfance en imposant des schémas presque plus conventionnels que sentimentaux. Tout en faisant l’apologie de l’amour, ils nous enjoignent de nous approcher de ce qui nous ressemble, de sorte que l’image du monde en devienne harmonieuse et les petits enfants réussis. Chaque membre du couple y serait la représentation de l’autre, un symbole en somme, comme un trophée signifiant une inscription totale dans le déroulement traditionnel d’une vie. Même si ce qui lie les couples est plus complexe que cette observation en noir et blanc, l’attraction d’un individu pour un autre, dans ce qu’elle a d’inexplicable, reste un grand mystère. 
Mais quand j’entends mon voisin chanter à tue-tête, je me dis que s’il s’est affranchi des normes c’est pour son plus grand plaisir.

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